Les pieds dans le vide

Il neigeait à plein ciel lorsque le gars jeta un premier coup d’oeil dans l’énorme vide auquel il faisait face. Il avait besoin de se vider la tête, de réfléchir, de se concentrer pour pouvoir mieux faire la part des choses. L’énorme cigare qu’il fumait le détendait. Il avait marché un long moment dans la forêt. Ses souliers, ses vêtements, ses lunettes ainsi que ses cheveux étaient détrempés. Il inspira une fois de plus le cigare et émit un long soupir. Vue d’ici, sa ville était magnifique. Le gars de presque 22 ans se mit à contempler tous ces gratte-ciels et toutes ces lumières. Par-dessus tout, c’était son endroit préféré. Il s’y était rendu moins souvent au cours de la dernière année, faute de temps, mais il le regrettait. Les rares bruits qu’on pouvait entendre étaient les moteurs lointains des voitures… Parfait… La tranquilité…. Tout ce dont il avait besoin. Il faisait environ moins dix degrés et il était détrempé de la tête aux pieds, mais il était content de se retrouver avec lui-même.

Pour la deuxième fois, l’homme se risqua à regarder au bas de la falaise. Elle était énorme. Au moins une cinquantaine de pieds. Il ne se posait même pas la question. La chute serait de toute évidence mortelle. Par chance, il n’avait aucune envie suicidaire pour l’instant. Par contre, il devait décider une fois pour toutes s’il retentait le coup dans l’ouest. Après tout, qu’est-ce qu’il avait à perdre? Son frère l’avait fait, lui, il y a déjà plusieurs années. Son grand frère s’était rendu là-bas tout seul, par ses propres moyens et s’était très bien débrouillé. Alors pour lui, c’était un jeu d’enfant! Son frère était déjà là-bas à l’attendre et il ne demandait pas mieux que de l’héberger! Cerise par-dessus le gâteau : il avait de bonnes chances d’avoir en arrivant un emploi en ébénisterie là-bas. Alors, au fond, avait-il vraiment à perdre?

Pourtant, oui. Il le croyait. Après tout, n’avait-il pas déjà tenté le coup en 2008? Il était revenu certes pour sa blonde de l’époque et pour compléter son cours à l’école, mais aussi parce qu’il n’en pouvait plus de l’anglais, des chantiers de construction et de cette étrange impression de repartir de rien. Sans doute que son frère était reparti de rien en Alberta. Mais aujourd’hui, il ne déménageait plus depuis déjà un moment, avait un emploi stable et terminait de payer sa voiture. Ses choses allaient bien. Il achevait même un cours en charpenterie et menuiserie. Le petit frère, lui, avait déménagé quatre fois en quelque deux ans. S’il désirait quelque chose par-dessus tout, ça devait bien être un peu de stabilité… Alors, allait-il le faire simplement pour le trip? Pour avoir une expérience de vie? Encore là, le trip, juste pour savoir ce que c’était, il l’avait fait en 2008.

Et il y avait le fait de retourner travailler dans son domaine au lieu d’être dans un entrepôt. Pour sûr, c’était tentant! Il n’avait pas étudié pour apprendre à fabriquer des meubles, pour finir à effectuer des commandes… Par contre, il savait très bien que son dernier essai en ébénisterie, aussi long avait-il été, s’était conclu par un lamentable échec. Sans parler de l’énorme remise en question que tout cela avait engendrée. Mais refaire un essai à Québec dans une usine de meubles comportait au moins cent fois moins d’aspects à gérer. À commencer par un déménagement de plus. Et puis, à Québec, si après ce nouvel essai, il décidait de changer de domaine, l’inscription à l’école allait être bien plus simple. Suivre un cours à Calgary ne l’emballait pas vraiment. Pas plus que de se trouver un emploi étudiant dans une autre langue.

Alors, que devait-il faire? C’était une question si simple, mais en même temps… Devait-il faire comme son frère en 2007? Et comme il l’avait lui-même fait en 2008? Devait-il sauter les pieds dans le vide sans se soucier de ce qui allait arriver? Et si, dans ce cas-ci, la chute se révélait mortelle?

22 et un vœu

L’ambiance était plutôt à la fête. La vieille cuisine familiale de la maison de sa mère avait quelque chose de chaleureux et de réconfortant. Surtout quand il s’y retrouvait avec ses deux frères. D’autant plus qu’à l’extérieur, malgré que le mois de mai était bien entamé, il semblait faire très froid avec ces cordes qui tombaient. La maison dans laquelle il avait grandi n’avait pas beaucoup changé depuis qu’il n’y habitait plus. Tous les meubles et tous les objets étaient à leurs endroits respectifs et ça ne manquait pas de lui rappeler tant de souvenirs. C’était sa famille la plus proche et il l’adorait. Il la voyait beaucoup moins souvent maintenant que le plus vieux avait sa maison, l’autre un condo et lui, son propre appartement. Ce soir-là, son père n’était pas présent. Évidemment, faire le voyage depuis Miami seulement pour le souper de fête de son fils cadet ne devait pas vraiment lui tenter, surtout s’il devait passer une soirée complète avec son ex-épouse et, sans doute, dormir dans la même maison.. Bien que ses parents s’étaient récemment séparés, ils étaient restés en bons termes. Et puis après tout, Jo pouvait bien comprendre ça. À 22 ans, on n’était plus vraiment un enfant.

Le fait que les trois enfants aient quitté la maison n’avait pas ébranlé la tradition familiale. On soulignait chaque fête par un souper en famille couronné d’un gâteau. Cette année, la mère de Jo était en avance. Bien qu’il allait seulement vieillir à la fin de mai, c’était aujourd’hui qu’ils se réunissaient. Jo ne se souvenait pas du dernier printemps qui avait été autant pluvieux que celui-ci. Une averse comme celle-là, on en voyait rarement un huit mai. Enfin arriva le moment de la soirée. Jo replaçait sa queue de cheval qui longeait son dos lorsqu’il entendit sa mère sortir du couloir en lui chantant Bonne fête. Il écouta ses deux frères ainsi que sa mère chanter à l’unisson jusqu’à ce qu’elle dépose enfin l’énorme gâteau devant lui. Il remarqua que les deux grosses bougies en forme de 2 étaient d’un rouge éclatant. Sa mère lui lança d’un ton joyeux : « Vas-y, fais un vœu! » Automatiquement, ce fut la première pensée qui jaillit dans l’esprit de Jo. Il la récita clairement dans son esprit, comme s’il avait cru à ces idioties. Puis, il prit une bonne respiration et souffla. Presque instantanément, les deux bougies s’éteignirent et le noir envahit l’espace. Les voix de sa mère et de ses deux frères, qui avaient été il y a quelques secondes si près, semblaient maintenant extrêmement lointaines.

Jo plongea sa main dans sa poche et sortit le briquet qu’il gardait avec lui pour allumer ses cigarettes. Il se leva. Devant lui, à environ quatre mètres, trois portes se dressaient. Environ un pied de distance les séparait les unes des autres, mais il ne semblait pas avoir de mur. Tout ça avait un lien avec son souhait, il en était certain. La seule chose qu’il voulait, tout ce qu’il désirait le plus au monde, c’était de savoir ce qu’il allait faire de sa vie. Il voulait que sa vie se place et qu’il commence à lui rester de l’argent dans les poches à la fin du mois. Avoir deux emplois au salaire minimum ne le menait pas à grand chose et il était sur le point de devenir fou. Durant tout ce temps, tout ce qu’il avait gagné, c’était des impôts supplémentaires à payer. Et tout ça était d’autant plus douloureux qu’il avait vu ses deux frères traverser le même moment un peu flou dans leur vie. Toutefois, ce qui faisait mal, c’était qu’ils avaient vécu cette phase alors qu’ils avaient 20 ans. À 22, ils travaillaient déjà dans le domaine qui les passionnaient tant. Et tous ces gens à qui Jo parlait qui étaient maintenant à l’université et dont le plan de carrière était déjà planifié! Pendant ce temps, Jo travaillait toujours au salaire minimum et ne savait pas vers quoi il s’enlignait… Oui, il avait bien terminé un cours en formation professionnelle, mais avait beaucoup plus de misère à conserver un emploi dans ce domaine. Il avança vers la première des trois portes. Réessayer dans son domaine, la soudure? Même si, de toute évidence, ses habiletés dans ce domaine semblaient discutables? Peut-être. Avant d’abandonner, il devait être absolument certain que ce n’était pas un domaine qui lui tenait assez à cœur pour qu’il y fasse carrière.

Il tourna les talons et se mit à regarder la seconde porte. Il faisait toujours très noir, mais ses yeux s’y étaient habitués et il pouvait maintenant distinguer beaucoup de détails autour de lui. Il n’avait toujours pas la moindre idée de l’endroit où il se trouvait et encore moins de la façon dont les portes faisaient pour rester debout comme ça par elles-même. La porte du milieu était identique à la première. L’emprunter était aussi tentant. Il pouvait aussi travailler le plus possible cette année, peu importe où, avant de retourner à l’école à l’automne ou à l’hiver. Après tout, le problème était peut-être qu’il n’avait pas trouvé quelque chose qu’il aimait vraiment faire! Enfin, il passa entre la deuxième et la dernière porte. Puis, il repassa de l’autre côté pour regarder celle-ci de face. Elle aussi était identique aux autres. Il resta un long moment devant elle à la fixer. Il ne savait pas trop quoi penser du dernier choix qui s’offrait à lui. S’il continuait de ne rien tenter, c’était ce choix qui allait s’imposer de lui-même. Et sans doute que le statu-quo n’était pas la bonne solution. Il pouvait aussi choisir cette option, après avoir pesé le pour et le contre. Pourtant, il sentait bien ne pas avoir envie de travailler dans un entrepôt toute sa vie. Et puis, même si c’était un emploi qui pouvait être agréable, même à long terme, il n’arriverait jamais financièrement. À moins que son salaire fasse un saut impressionnant dans les prochains mois, ce qui était assez improbable.

Son but n’était pas de gagner le plus d’argent possible, il voulait seulement arriver financièrement. Son but n’était pas non plus de travailler six jours par semaine. Avoir un emploi qu’il allait vraiment apprécier, était-ce vraiment trop demander? Avoir un emploi qu’il allait assez aimer pour qu’il ait envie de persévérer et d’y mettre tous les efforts imaginables pour s’améliorer, était-ce vraiment trop demander? Incroyable. Jo venait de fêter ses 22 ans et tout ce qu’il voulait pour sa fête, c’était que ce maudit sentiment de stagnation s’en aille. Jo avait seulement envie d’avancer un peu.

L’homme invisible

Il accéléra le pas et tourna le coin. Ça y était. Enfin. Dans ce corridor, il n’y avait plus de cases, donc plus d’étudiants pour l’attaquer de nouveau. Il était à bout. Au moins, la journée tirait à sa fin. Le problème, c’était qu’il allait sans doute revivre encore une journée similaire demain. Il en était certain et pour cause : pour lui, toutes les journées de l’année scolaire se résumaient à ses mêmes déprimants événements qui se répétaient jour après jour. Il avait beau n’avoir que seize ans, il détestait cette école. Il détestait tous ces professeurs qui faisaient tout leur possible pour le soutenir et l’encourager. Pour lui, tous ces efforts étaient vains, évidemment. Il ne voulait pas que les professeurs l’encouragent à tenir bon. Il voulait que tout cela cesse! Il détestait tout autant ce psychologue que ses parents le forçaient à voir deux fois par semaine. Ils n’avaient rien à se dire. Pourquoi aurait-il eu envie de parler du fait qu’il était attiré vers les autres garçons de l’école avec un pur inconnu? Et surtout, il détestait tous ces élèves qui le martyrisaient jour après jour.

Il en était à sa deuxième année dans cette polyvalente. À son arrivée, bien que personne ne le connaissait, les choses n’avaient pas mis beaucoup de temps à se détériorer. Les rumeurs n’avaient pas eu besoin de beaucoup de temps pour se répandre. Il était maintenant en secondaire quatre et n’avait qu’un véritable ami. Il étudiait dans ce qui l’intéressait, l’informatique, mais les attaques incessantes le démotivaient. Autant il avait été enthousiaste à l’idée de poursuivre son apprentissage dans ce qu’il adorait, autant tout ça avait perdu presque toute son importance à présent. Plus grand chose ne pouvait lui remonter le moral ces temps-ci. Comment allait-il faire pour endurer cela encore plus d’un an?

Celui que tout le monde appelait Fecteau descendit les marches en courant. Il y avait cinq minutes que la cloche avait sonnée et pendant le court laps de temps qu’il avait passé à sa case, ses collègues lui avaient lancé des pointes gratuites. Son but était donc de sortir de l’école le plus vite possible. Il n’avait pas envie d’en endurer plus aujourd’hui. Il n’appréciait pas tant que ça d’être chez ses parents qui se chicanaient souvent, mais au moins personne ne lui lançait des insultes. Lorsqu’il sortit dehors, il soupira de soulagement. Une petite brise lui fouetta le visage et le rafraîchit. Le printemps n’avait pas mis beaucoup de temps à s’installer. On était rendu à la mi-mars et son manteau d’hiver n’était déjà plus nécessaire. Chaque jour, ça devait bien être le moment où il se sentait le mieux. Aucun autre élève n’empruntait ce chemin et son meilleur ami partait en vélo dans une autre direction. Le seul moment dans la journée où il ne s’occupait de personne et faisait le vide, où il pouvait être seul et réfléchir.

Lorsque Fecteau ouvrit la porte le lendemain matin pour entrer dans l’école, il ne put s’empêcher de lâcher un soupir de découragement. Courage, une journée et ensuite la paix pour la fin de semaine! Il marcha d’un pas rapide, il était nerveux. Jetant des coups d’œil partout autour de lui, il prit la direction des casiers. Il n’avait pas envie de se faire insulter dès son entrée. Il avait presque atteint son casier quand l’espoir de s’en tirer sans moqueries le quitta. Il saisit son cadenas et essaya de faire le code, mais il resta immobile malgré lui. Un peu comme s’il avait été hypnotisé. Malheureusement, il le savait, il ne bougeait plus parce qu’il était pratiquement pétrifié. Il avait reconnu cette voix grave l’interpeller. C’était celui qu’il détestait le plus au monde et il n’avait pas la force de l’affronter. Pas en ce moment. Il savait déjà quel était son cours. Sans répondre au gars, Fecteau ramassa tous ses livres et referma la case. Lorsqu’il repartit, il se mit à marcher encore plus rapidement que lorsqu’il était entré. L’autre le suivait et cherchait à le ridiculiser en public.

Malgré les croyances populaires, il n’avait jamais été capable de s’habituer. Les insultes que le gars criait un peu plus loin en arrière, en ce vendredi matin, faisaient aussi mal que la première insulte qu’il avait reçu en septembre de l’année précédente. Il n’en pouvait plus. Bien que tous les gens croyaient qu’à la longue on pouvait s’habituer à se faire insulter, Fecteau n’en avait jamais été capable. Il tourna à droite pour s’engouffrer dans un corridor donnant accès à plusieurs salles de classe. François retint son souffle lorsqu’il vit le gars passer à toute allure. À présent, il avait l’air furieux seulement parce qu’il avait envie de l’insulter et que ça ne semblait pas atteindre Fecteau. Alors, lorsque le gars fut un peu plus loin, François Fecteau se laissa tomber sur le sol et s’adossa sur le mur. Sans crier gare, sa respiration devint plus saccadée et des larmes se mirent à couler le long de ses joues. Il aurait tout donné et tout sacrifié pour devenir l’homme invisible. 

Rien

Encore une journée à travailler dans ce garage dont il n’avait rien à faire. Les tâches à accomplir étaient redondantes et vraiment sans intérêt. La saison du changement de pneus était celle qu’il détestait le plus. Passer ses journées à changer des pneus sur des véhicules était pour le moins assez ennuyant lorsqu’on avait l’habitude de remonter un Mustang 1975, y compris le moteur. Au moins, ses journées passaient rapidement, car il restait dans sa bulle et ça lui permettait de réfléchir. Non, en fait, cette journée qui tirait à sa fin avait passé assez rapidement : il n’avait pas cessé de penser à ce que cette fille lui avait dit la veille. Cette fille qui, sans le savoir, avait embelli sa journée simplement en passant chez lui pour lui dire bonjour au cours de la semaine précédente. Aujourd’hui, alors qu’il avait travaillé sans arrêt dans ce petit garage de quartier, il s’était rendu compte que tous les moments qu’il passait avec elle passaient toujours à la vitesse de l’éclair. De plus, il n’avait pas arrêté de la revoir sourire et rire aux éclats, son beau visage entouré de ses magnifiques cheveux blonds. Devait-il ne rien dire?

Mais qu’est-ce que le jeune homme risquait réellement en décidant de parler à son amie? Il voulait simplement lui dire qu’il s’était mit à penser plus souvent à elle, après tout. Allait-il perdre l’amitié qui les liait? C’était absurde. Il se connaissait assez bien pour savoir qu’ils resteraient amis si jamais ça ne fonctionnait pas. Il avait même des preuves à l’appui. Il parlait toujours à plusieurs de ses anciennes conquêtes. De plus, si jamais elle n’était pas intéressée à tenter le coup, ils n’auraient toujours rien perdu de cette complicité entre amis. De toute évidence, il n’avait rien à perdre.

Alors que 16 h arrivait à grands pas et qu’il allait bientôt retourner chez lui, le jeune homme de 24 ans regarda la canette vide de boisson énergétique qu’il avait bue en début d’après-midi. Il soupira. C’était une de ces journées où il aurait de loin préféré rester couché. C’était sans doute qu’il s’était couché tard la veille. N’importe quoi pour passer du temps avec elle! Après le travail, il était directement allé chercher cette jeune femme, toujours débordante d’énergie, pour qu’ils se rendent ensemble au restaurant. Ils avaient passé la soirée entière ensemble et le même sentiment incroyable de légèreté l’avait envahi chaque fois qu’il avait réussi à la faire rire. Chaque fois que cette émotion l’avait gagné, il s’était efforcé d’apprécier pleinement ce moment et il aurait donné cher pour que cette soirée à marcher en ville ne se termine jamais. Pas parce qu’il était amoureux d’elle par-dessus la tête, mais simplement parce qu’il adorait être avec elle et surtout parce que, lorsqu’il était avec elle, plus rien n’avait d’importance.

La fin de la soirée avait passé encore plus vite! Pas une fois il n’avait pensé à ses problèmes au cours de la soirée. C’était sans doute une des seules personnes au monde capable de lui faire oublier tous ses tracas quotidiens. Il n’avait jamais été très doué avec les filles et lorsqu’il était question de savoir ce qu’il éprouvait, les choses n’allaient pas en s’améliorant. Pourtant, qu’est-ce qui comptait réellement? Il appréciait tout le temps qu’il passait avec elle. N’était ce pas suffisant? Devait-il vraiment se poser toutes ces questions? Sans doute qu’au fond, l’important, c’était que ça ne coûtait rien d’essayer.

Lorsqu’il embarqua dans son vieux pick-up tout rouillé, il passa presque cinq minutes à penser à toutes les fois où cette belle étudiante lui avait lancé un défi. La fois où ils avaient fait de la moto-marine ensemble était assez dure à oublier, presque autant que la fois où ils avait fait du mush. Elle semblait avoir un don pour lui faire faire n’importe quoi. Lui refuser quelque chose et risquer de la décevoir était sans aucun doute au-dessus de ses forces. Ne pas sourire lorsqu’ils étaient ensemble était au-dessus de ses forces aussi et il ne se souvenait pas que ce soit déjà arrivé. Celui qui était mécanicien depuis déjà quelques années regarda l’heure qu’indiquait le cadran lorsqu’il démarra son tas de ferraille. Il se sentit soudain libéré d’un poids énorme. Il venait de prendre sa décision. Le soleil était rayonnant et l’homme au crâne rasé se dit qu’il avait encore du temps devant lui pour travailler sur son mustang chez son père, surtout avec cette impression d’invincibilité et d’insouciance qui venait de l’envahir. Sa décision venait d’être prise et était irrévocable parce qu’au fond, comme lui avait un jour dit une magnifique fille : qui ne tente pas n’a rien!

Le Pyromane

L’homme ouvrit les yeux. Il ne se souvenait de rien. Quel était son nom ? Il n’en était même pas certain. Il se rendit compte qu’il était assis dans une étrange salle de cinéma. Par contre, c’était la plus grosse qu’il n’avait jamais vue. Derrière lui, les bancs se multipliaient à perte de vue et disparaissaient dans une étrange couche de brouillard. Il semblait être seul. Il ne remarqua pas non plus de plafond. Au-dessus de sa tête, à travers une mince couche de brume, il ne put remarquer qu’un genre de vide noir. Ayant le vague souvenir d’une barbe de quelques jours et de cheveux trop longs et mal coiffés, il se passa la main sur le visage et dans les cheveux, question de tenter de se réveiller et d’éclaircir ses idées. Encore une surprise lorsqu’il ne toucha que de la peau rasée à la perfection et des cheveux courts et bien placés. Il cligna des yeux quelques fois. Mais que se passait-il? Tout d’un coup, le seul spectateur dans la salle, celui qui portait un complet propre noir, se mit à regarder les images qui se mirent à défiler sur l’immense écran. Il jeta un coup d’œil derrière lui. Aucun projecteur, seulement du brouillard ainsi que des bancs.

À mesure qu’il comprenait ce qu’il voyait, sans doute en temps réel, le vide se fit dans son esprit. Plus rien n’avait d’importance. Sans qu’il ne s’en rende compte, des larmes se mirent à couler sur ses joues, sa bouche était entrouverte, mais il s’en foutait bien. En fin de compte, il l’avait réellement fait. Il y avait pensé longtemps et avait fini par passer à l’acte. La mémoire lui revint tranquillement. D’un coup sec de couteau de cuisine, il s’était tranché les veines juste en bas du poignet. Paniquant par la suite et se tenant le bras en grimaçant, il ne se souvenait que d’avoir fait le 911 sur son téléphone puis, plus rien. Sur l’écran géant, il reconnut ce qui était sans doute ce qui restait de lui dans son petit logement : un cadavre baignant dans une flaque de sang. Autour de ce dernier, une famille ne pouvant s’empêcher de pleurer. Il put distinguer son petit frère, sa grande sœur ainsi que son père. Il n’arrivait pas à y croire. Il reconnut aussi la pièce; la petite chambre de l’appartement qu’il venait de louer avec son chum de gars. Le souffle lui manqua lorsqu’il se rendit compte que sa famille n’entrait pas dans la chambre, elle était retenue par des policiers.

Il pleura longtemps. Il pleura au moins autant que les membres de sa famille. Il imagina un Karl paralysé devant la porte ouverte de cette même chambre. Un Karl qui découvrait le cadavre blanchâtre de son colocataire. Maintenant qu’il voyait tout ça arriver devant lui, il savait bien qu’il voulait retourner en arrière. Le fait de décevoir tous ces gens le paralysait sur place littéralement. Qu’est-ce que sa meilleure amie allait dire? Celle qui l’avait entendu se plaindre pendant des mois jusqu’à ce qu’enfin il fasse quelque chose pour tenter d’être à nouveau heureux.

C’était vrai. Il avait fini par quitter cette fille… Par contre, par la suite, il s’était rendu compte qu’il n’allait pas mieux. C’était sans doute le fait d’être célibataire ou encore de ne plus avoir d’emploi. Il était de retour en appartement et, cette fois, sans revenus garantis. En fait, il le savait bien, sans doute qu’une combinaison de tout ça et une pression toujours de plus en plus importante qu’il s’imposait sans vraiment le vouloir lui avaient été fatales. Pourtant, en regardant toutes ces images défiler devant lui, il se trouvait lâche. Lâche et égoïste. Et puis maintenant, son plus profond désir était de retourner en arrière. Il voyait maintenant des images de son propre cercueil s’enfonçant dans le sol. Il pouvait discerner Karl, Alexandre, Simon ainsi que toute sa famille. Même son oncle faisait acte de présence, il avait fait le voyage depuis l’Europe. Le gars eut une pensée pour Amélie, sa meilleure amie. Celle qui l’avait tant écouté au cours des dernières semaines. Sans doute était-elle trop déçue et insultée pour assister aux funérailles. Elle devait lui en vouloir et le moins que l’on puisse dire, c’était que c’était justifié.

La frustration était trop grande. Maintenant, il savait que toutes les raisons du monde n’étaient pas suffisantes pour faire ce qu’il avait fait. Il aurait tout donné pour pouvoir retourner en arrière, mais il ne pouvait pas, il le savait bien. Il avait tant envie de tout effacer et de ne pas faire souffrir tous ses proches… Il ne pouvait pas arrêter de pleurer, c’était trop dur. Par contre, il trouva la force de se lever dans l’allée. Il était déjà mort et, du coup, n’avait plus rien à perdre. Il avait déjà commis l’irréparable. Regarder toutes ses images était trop dur. Le gars marcha jusqu’au bout de l’allée, puis tomba sur un gallon d’essence et des allumettes qui étaient disposées sur une table. Oui, exactement ce dont il avait besoin. Il versa l’essence sur le plus de bancs possible, jusqu’à ce qu’il ne trouve même plus la force de marcher. Il alluma ensuite une allumette, les mains mouates et nerveuses, et la lança sur l’essence. Il cessa de pleurer en contemplant les flammes qui jaillirent aussitôt. 

Le marchand de sable

Depuis combien de temps cet homme vivait-il seul avec autant de rage contenue en lui? Il préférait ne pas y penser. Sa vie avait pourtant bien démarré. Il venait de décrocher son emploi en comptabilité. Il ne devait pas avoir beaucoup plus que 27 ou 28 ans. Lorsque la femme de sa vie était tombée enceinte, il s’était rapidement acheté une maison. Il se remémora ces étapes jusqu’au jour où il avait tout perdu. Après être sorti de sa dépression et après des années de séances avec un psychologue qui était d’ailleurs devenu un ami, il avait tout au plus réussi à vivre avec cette réalité. Par contre, il ne l’acceptait toujours pas. Il avait conservé son emploi, avait vendu sa maison et commencé une nouvelle vie dans un condo. Avec le temps, cette nouvelle vie était apparue comme étant inévitable s’il voulait s’en sortir. Il avait tout vendu de son ancienne vie. Il n’allait jamais réussir à oublier sa femme et sa fille de quatre ans de toute façon. Alors, il préférait se débarrasser du plus d’objets possible qui leur avaient appartenu. L’homme avait maintenant 42 ans et il n’allait jamais oublier non plus cet homme d’environ 25 ans qui avait pris, de toute évidence, un malin plaisir à enlever la vie à sa femme et à sa fille. Et dire qu’il n’avait jamais été condamné… Mais tout ça allait bientôt changer.

La plupart du temps, Dan passait beaucoup de ses soirées à écouter des films qu’il louait au club vidéo du coin. Il n’avait presque pas d’amis, à part celui qu’il avait rencontré peu après le début de cet interminable procès qui avait laissé tout le monde sur sa faim. Son psychologue, Gilles, était devenu un de ses plus proches amis. Ils allaient régulièrement siroter des cafés. Il n’avait plus de rendez-vous pour des séances de consultation, mais ils étaient tout de même restés en contact. Rencontrer de nouvelles femmes ne le tentait pas non plus. Pour lui, il allait n’y avoir qu’une seule femme dans sa vie. Il avait rencontré Nathalie à l’université et, à présent, le seul endroit où il pouvait aller la voir était au cimetière. Il n’avait pas envie de la remplacer. Il allait souvent à son club vidéo à pied. Sur le chemin, il passait à travers un terrain de jeux. À coup sûr, lorsqu’il voyait tous ces parents jouer avec leurs jeunes enfants, son cœur se serrait. Le sourire et la joie de vivre de sa petite Amélie lui manquait tellement. La petite qui avait les cheveux blonds comme sa mère n’avait jamais eu d’égal pour réussir à faire éclater de rire son père.

Il n’avait pas envie de se demander depuis combien de temps il souffrait. Les années étaient longues, monotones et se ressemblaient. Il était toujours bien vivant mais, à l’intérieur, si on considérait sa joie de vivre complètement absente, il était mort. Il ne croyait pas que quelque chose un jour puisse vraiment lui remonter le moral. La preuve : il avait récemment obtenu une promotion à son travail. S’étant plutôt renfermé sur lui-même lorsque le drame était survenu, il était beaucoup plus concentré lorsqu’il travaillait et beaucoup plus dans sa bulle. Tout ça faisait en sorte qu’il excellait et était beaucoup plus productif que les autres. Une promotion s’était donc offerte à lui. Il avait passé beaucoup de temps à assister au procès. L’accusé, un jeune étudiant qui habitait toujours chez ses parents au moment des faits, avait attaqué la famille de Dan pour se faire un peu d’argent. La défense avait d’ailleurs su prouver que c’était pour se procurer des stupéfiants. L’attaque avait mal tourné et le jeune homme paniqué avait agi sur un coup de tête avant de s’enfuir. Dan n’avait jamais été capable de l’oublier. Depuis le jour où il avait été déclaré non coupable, faute de preuves, le nom du fautif était gravé dans l’esprit du comptable et depuis plusieurs mois, ce dernier le suivait et l’étudiait. Après une cure de désintoxication, il était de retour sur les bancs d’école pour apprendre un métier et vivait seul dans un deux et demi. Lui aussi semblait assez renfermé sur lui-même. Depuis environ une semaine, tout était prêt. Tout était sur le point de changer. La sentence allait tomber.

Il n’avait pas l’habitude de faire tout ça. Internet lui avait donné une multitude de précieux conseils et il prévoyait les appliquer à la lettre. Habillé tout en noir, lorsqu’il sortit, la fraîcheur de cette nuit de septembre le surprit. Il allait marcher un long moment, mais ça lui était égal. Il se dirigea sans trop hésiter vers le bloc appartement dans lequel le tueur habitait. Le temps passa et il se mit à pleuvoir un peu. L’homme accéléra le pas et se centra sur son objectif. Il s’était écoulé un peu moins d’une heure lorsque la vielle bâtisse en brique industrielle se dressa devant lui. Il devait être environ une heure du matin lorsque l’homme s’engouffra dans le portique du bloc. Il savait que celui qu’il allait voir allait être en train de dormir. Il avait des cours le lendemain matin et avait l’air assez sérieux dans ses démarches scolaires. Plus qu’avant sa désintox, en tout cas. Dan mit de longues minutes pour réussir à déverrouiller la porte lui permettant d’accéder à la cage d’escaliers. Une fois cette étape franchie, il monta lentement et silencieusement les marches jusqu’à l’appartement numéro quatre. Il recommença prudemment la même opération. Enfin, il entra lentement dans ce qui devait être la minuscule cuisine donnant sur le minuscule salon. Il referma la porte sans faire de bruit. La porte de la chambre était entrouverte. Il poussa dessus et vérifia si l’homme semblait endormi. Bien que la réponse semblait négative, il n’en fut pas vraiment affecté. Ne pas avoir à le réveiller lui était égal. La silhouette étendue sur le lit se redressa lentement. Dan sourit lorsqu’il l’entendit lâcher un petit cri de surprise. Il se mit ensuite à avancer. Ce fut l’assassin de la famille de Dan qui ouvrit d’abord la bouche pour briser ce lourd silence.

– Je sais qui tu es. Je te reconnais, mais pitié… j’ai changé… je me suis repris en main. Je ne suis plus le même.

– Alors, tu penses que tu ne mérites pas ce que je vais te faire parce que tu as changé? Théorie intéressante. Tu as demandé à ma femme si elle avait changé avant de lui tirer dans le ventre?

– Je regrette ce que j’ai fait. Chaque nuit, les remords me rongent de l’intérieur. Ça m’empêche de dormir. Jamais je recommencerai. J’ai compris que c’était une erreur. Ne fais pas la même que moi.

– Pauvre toi. Tu as de la difficulté à dormir. C’est drôle. Moi aussi. Je ne sais pas trop comment je vais régler mon problème d’insomnie, mais je crois bien pouvoir régler le tien. En fait, je passe des nuits blanches depuis le jour où tu es entré dans ma vie et je ne suis pas trop certain d’avoir envie d’écouter les conseils d’un gars dans ton genre. Je suis les lois depuis 42 ans et aujourd’hui, je me demande ce que ça m’a apporté de bon. Le jour où tu es entré dans ma vie, j’ai tout perdu et j’ai eu l’impression de mourir.

Lorsque le silence revint, le jeune homme dans son lit avait l’air pétrifié. Il était mort de peur, ça se voyait facilement dans ses yeux. Il savait que le comptable irait jusqu’au bout. Il n’avait plus rien à perdre. Sans dire un mot, Daniel sortit un couteau de ses poches et tira délicatement sur la lame refermée sur le manche pour l’ouvrir. L’étudiant en soudure remarqua que l’homme devant lui portait des gants. Il semblait bien préparé. L’ancien père de famille plongea ses yeux dans ceux de sa victime et lâcha simplement : « Réjouis-toi, pour toi ce soir, le marchand de sable est passé! Je ne crois pas pouvoir dormir, moi, cette nuit! » Puis, d’un coup sec rempli de toute cette rage enfouie en lui depuis des années, le couteau s’enfonça dans le ventre du jeune homme.

Le roi des égoïstes

L’homme, début cinquantaine, se mit à fixer cette tombe. Il faisait très chaud. La canicule qui faisait rage en ce mois de juillet ne démordait pas. D’ailleurs, les occasions où l’homme se promenait en chemise le soir étaient rares. Une veste aurait été intolérable. Sans qu’il s’en rende compte, ses poings se refermèrent. Regarder la tombe de son fils de 25 ans qui était en pleine santé le rendait fou de rage.

Il ne s’était pas présenté aux funérailles. Cela n’avait pas manqué d’offusquer sa femme, la mère de son fils. Pourtant, ça lui était égal. Il avait beau avoir essayé à de nombreuses reprises de comprendre ce qui avait poussé son fils à poser ce geste, il n’y arrivait pas. Il souriait chaque fois que quelqu’un lui disait : « Oui, mais il faut le comprendre, il était dans une passe difficile. » À croire que c’était le seul être humain à vivre une mauvaise période dans sa vie. Comme si lui, il l’avait eu facile. Il avait eu son fils jeune et il avait passé des années à vivre avec très peu d’argent.

Ce qui lui faisait le plus mal, au fond, c’était que son fils, Zack, n’était plus là pour voir la peine qu’il avait créé. Ce n’était pas le machiniste dans la vingtaine qui voyait sa mère, ses deux frères et ses amis pleurer chaque jour. Il avait un peu fermé les livres, sans trop se soucier des conséquences. Gilles, par contre, vivait avec sa femme et il ne l’avait jamais vu autant dévastée. Une des raisons, bien que pour le vieil homme elle n’était pas valable, avait été la rupture de son fils avec sa flamme des dernières années. Il avait eu, la journée même, des nouvelles de cette jeune femme. C’était prévisible, certes, mais elle se sentait responsable. Comment faire autrement? C’est elle qui avait mis fin à la relation. Même si tout le monde savait que c’était la décision qui s’imposait, elle se sentait inévitablement responsable. Aux dernières nouvelles, elle ne dormait plus la nuit, n’allait plus travailler et buvait beaucoup plus qu’à l’habitude, mais Zack n’était pas là pour assister à tout ça.

Les trois amis les plus proches de Zack avaient aussi passé beaucoup de temps, ces derniers jours, à la maison. Ils passaient beaucoup de temps avec la mère du jeune homme. Ils ne réalisaient toujours pas. Tout simplement. Ils avaient tous passé beaucoup de temps avec le machiniste dans les derniers mois. Ils s’étaient tous assurés d’être là pour lui, car tous savaient qu’il vivait un moment difficile. Pourtant, Zack avait préféré faire à sa tête et n’avait pas pensé aux autres. De toute évidence, ses problèmes personnels passaient avant ses amis et sa famille. Ses amis avaient beau essayer de ne pas être affectés, la douleur revenait sans cesse.

Le vieux garagiste aux cheveux grisonnants se mit à lire la gravure dans le marbre. La phrase classique. Des larmes se mirent à couler sur ses joues. Pour la première fois depuis qu’il avait appris la nouvelle, l’homme se mit à pleurer. Comme un enfant. Il avait regardé pleurer un tas de personnes ces jours-ci, mais il n’avait pas encore pleuré la mort de son fils. Il lui en voulait encore trop. Y avait-il vraiment une raison valable pour en arriver là? Y avait-il un seul événement qui puisse arriver dans la vie de quelqu’un pour justifier d’oublier toutes les années à venir? Il n’en croyait rien. L’homme qui avait passé les 23 dernières années dans un garage pleurait son fils, certes, mais il ne lui pardonnerait pas de sitôt. Il n’avait pas inculqué ce genre de valeurs à son fils et ça lui déchirait les entrailles qu’il ait agi de la sorte. Il avait vraiment agi comme le roi des égoïstes. 

La peur des miroirs

Cette fois, il tourna de nouveau à droite, encore vers ce mur. De toute évidence, ce labyrinthe n’avait pas de fin. Le gars se passa une main sur le visage. Sans s’en rendre compte, il essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues; il constata que sa barbe était plus longue qu’il pensait. Il était exténué. Il n’en pouvait plus de courir sans cesse. Il n’avait aucune idée de la façon dont il s’était retrouvé ici, mais il détestait cet endroit. C’était comme une immense maison remplie de miroirs. La seule différence flagrante se situait au niveau du plancher : une immense ligne rouge qui parcourait le bas de chaque miroir et qui lui permettait de courir sans entrer en collision avec ceux-ci. Bien que les murs semblaient monter incroyablement haut et qu’il ne distinguait pas de plafond, la chaleur était étouffante.

Il détestait se regarder dans des miroirs. Bien que l’image qu’il projetait était généralement bonne et bien accueillie par les gens, il n’aimait pas ce qu’il voyait. Il courait en ce moment même pour sortir de ce labyrinthe et ne plus distinguer dans la glace celui qui, malgré les efforts qu’il faisait, continuait de se décevoir et de décevoir son entourage. Cette impression le démoralisait et, tranquillement, sans trop s’en rendre compte, son estime de soi s’était mise à en souffrir. Et maintenant, il avait développé une peur des miroirs, simplement parce que lorsqu’il regardait son reflet, il avait cette monstrueuse impression que celui qu’il voyait n’allait jamais être meilleur en ébénisterie, n’allait jamais être bon en cuisine, en plus de sans doute être exécrable s’il se mettait à jouer à un jeu vidéo. Il n’avait jamais été très sociable. Trop gêné. Dans un sens, il détestait être si difficile d’approche. Il aurait beaucoup donné pour avoir de la facilité à aller vers les gens.

Il arrêta. Il ne pleurait plus et se calma un peu. Il ne savait toujours pas comment sortir d’ici, mais il raisonnait comme un enfant, il le savait bien au fond. Il avait de la difficulté à se l’avouer, mais il n’allait rien régler en passant son temps à se plaindre. Il n’y avait pas grand chose à faire mis à part travailler plus fort sur tous ces points que la moyenne. En plus, il voulait être fier de lui et se dire qu’il avait réussi à s’améliorer. Il tourna à sa gauche. Il était dans sa bulle et ne portait pas attention au sol. Il botta quelque chose. Il sursauta et regarda l’objet qu’il avait botté comme un ballon. C’était un très beau modèle de pistolet. Il ne s’y connaissait pas vraiment et n’aurait pas su dire le nom du modèle, mais il le trouvait très beau. Il valait sans doute assez cher. Il le prit délicatement dans ses mains. Lorsqu’il l’ouvrit, il constata qu’une seule balle s’y trouvait. Cela ne l’étonna pas vraiment. Il s’y attendait et il connaissait l’option qui s’offrait à lui. Il referma le pistolet et l’observa longuement. Puis, lentement, il fît un effort pour se regarder dans un de ces affreux miroirs.

Qu’est-ce qui pourrait être le plus décevant pour ses proches dans les prochaines années? De savoir que, devant des difficultés, il avait préféré en finir, et ce, même s’il avait une amie merveilleuse et un grand nombre d’amis? Ou de savoir qu’il s’était relevé les manches et qu’il était retourné travailler dans son domaine, qu’il avait fait des efforts pour devenir sociable et qu’il s’était mis à suivre des cours de cuisine? Peut-être allait-il même devenir respectable dans les jeux vidéos? Pourquoi pas, s’il s’y mettait sérieusement pendant ses temps libres?

Alors seulement, il entendit des pentures grincer. Il se retourna, de nouveau surpris qu’il y ait un son dans cet étrange endroit. Une porte cachée s’était ouverte. Elle était invisible à cause du miroir qui la couvrait complètement, exactement comme tout le reste du mur était couvert. Alors, il comprit. Ce labyrinthe n’avait pas de sortie. Il continuerait de chercher éternellement et on retrouverait un cadavre mort de faim et de soif, on retrouverait un cadavre percé d’une balle, pistolet à la main, ou il raisonnerait intelligemment et il s’en tirerait…

Combler le vide

Tom était le genre de gars qui paraissait bien. Bien qu’il détestait les douchebags, il passait du temps au gym et aimait s’acheter du beau linge. Ses cheveux étaient toujours rasés et il portait fièrement de très belles lunettes. Par contre, rares étaient les occasions où il sortait dans les bars. C’était un gars organisé, qui venait de terminer un cours en mécanique auto et qui commençait à travailler dans le domaine. La dernière fois qu’il l’y avait échappé autant, c’était le jour où il avait bu pour oublier que sa relation de couple était chose du passé. Par contre, ce soir, il s’était retrouvé dans ce party sans trop le savoir et, après avoir réfléchi un bon moment dans son coin en contemplant la bouteille de Molson Ex qu’il venait tout juste d’ouvrir, il l’avait simplement calée, sans trop savoir s’il était sûr de sa décision. Il avait simplement calé celle-ci, puis l’autre, puis la suivante. Ces temps-ci, il ne buvait pas beaucoup. Par contre, chaque soir, les mêmes questions revenaient le hanter. Il n’en pouvait plus. Son seul désir était de passer au moins une seule soirée sans se demander quelle fille pourrait être une bonne alternative.

Non. Ces temps-ci, il ne buvait pas beaucoup. Il se couchait un peu tard pour quelqu’un qui travaillait de jour, mais bon. Il était assez tranquille. Aussi, la brosse qu’il venait de prendre avait fessé fort. Il venait d’entrer dans le salon de son appartement et, du plus loin qu’il se souvenait, le plancher n’avait jamais autant bougé. Il était soulagé d’avoir laissé son auto là-bas. Une chance que son ami avait été là pour le lift! Le gars, ou du moins ce qu’il en restait, extirpa de ses poches un paquet de cigarettes. Le projet de s’asseoir sur le divan fut laborieux, mais un succès. Il s’alluma une cigarette et se mit à penser aux derniers mois. Sa dernière relation n’était plus qu’un souvenir lointain et sa peine d’amour était sans doute terminée. Par contre, quelque chose n’allait toujours pas. Il était heureux. Il avait des temps libres pour lire, courir, faire un peu de mécanique, voir ses amis, mais, il en était sûr, quelque chose clochait. Ses finances allaient bien. Il était en appartement, dépensait beaucoup, travaillait souvent sept jours sur sept et ça lui convenait. Il était content de se prendre en main et de rembourser ses dettes. Par contre, il en était sûr, quelque chose clochait.

Trouver le problème n’était donc pas plus compliqué que ça. La conclusion était facile à tirer. Il était célibataire pour la première fois en pratiquement quatre ans et il occupait toutes ses pensées à songer aux filles qui pourraient s’avérer de bonnes candidates pour devenir une nouvelle blonde. De toute évidence, le gars était devenu dépendant affectif. L’habitude de toujours avoir quelqu’un à coller, qui était disparue, l’impression de ne pas pouvoir avancer davantage dans la vie en restant célibataire, tout y était. Ajouté à cela la peur de ne plus savoir comment aborder les filles et là, c’était un peu la panique. C’était sans doute pour ça que, ce soir, il avait simplement lâché prise.

Il en était insulté. Au fond de lui il le savait, ce n’était pas seulement une blonde qu’il voulait. Il savait très bien que s’il choisissait la première personne venue, il se tannerait rapidement et pour cause : ses sentiments ne seraient pas sincères. Sortir avec une fille qu’il venait de rencontrer et qu’il ne connaissait pas n’allait certainement pas aider sa cause, surtout en sachant très bien qu’il serait étonnant qu’ils aient beaucoup d’intérêts communs. Non, avoir une blonde lui manquait pour sûr, il s’en rendait compte chaque fois qu’il voyait un de ses amis avec sa blonde, mais la solution n’était pas d’inventer des sentiments. Mais pourquoi alors mesurer systématiquement ses chances de la sorte? Par moment, il se trouvait vraiment ridicule.

Demain matin, un peu avant 7 h, son cadran allait sonner et il n’en avait rien à foutre. Ce soir, il avait décidé de se saouler, et ce, sur un coup de tête, parce que c’était une façon pour lui de penser à autre chose qu’à ça. Il n’en pouvait plus de se dire, soir après soir, dès qu’il était seul, qu’il devrait déjà avoir à nouveau une blonde. Le pire était qu’en y pensant, il savait très bien qu’une blonde signifiait des obligations qui réapparaitraient. Cette liberté de faire de la mécanique, de courir, de jouer au billard avec ses amis, il allait beaucoup en perdre. Il allait continuer de tout faire cela, mais il allait passer beaucoup de temps avec sa blonde.

Wow. Après autant d’alcool en si peu de temps, rares étaient les fois où il pouvait raisonner aussi facilement. Le gars écrasa sa cigarette dans le cendrier et ne se fit pas prier pour en sortir une autre. Il commençait sans doute à dégriser. Il fallait se rendre à l’évidence, même s’il n’en avait pas envie, son ex avait laissé un énorme vide en lui. C’était peut-être un passage dans la peine d’amour quand on reste si longtemps avec quelqu’un, il n’en savait rien, mais il voulait simplement la remplacer par une nouvelle flamme. Sans doute pour mieux l’oublier. Un psy aurait sorti un truc comme ça. De toute évidence, sa priorité numéro un était maintenant de combler le vide laissé par son ex.

Apprendre à tomber

Pour Karl, 33 ans, les derniers temps n’avaient pas vraiment été faciles. Mais ce n’était pas le genre de personne qu’on avait l’occasion de voir en situation de détresse. L’orgueil chez lui était trop fort. Le problème était peut-être qu’il n’avait pas souvent vécu de grosses épreuves. Pourtant, les causes de sa situation lui importaient peu. À présent, peu de choses lui importaient. Tout avait commencé lorsqu’il avait perdu son emploi dans une très bonne compagnie de graphisme. Après ça, bien que le fait de s’être fait dire non par celle qu’il portait dans son cœur depuis quelques mois avait joué un rôle important, c’était surtout le fait de se résoudre à vendre ce condo qu’il aimait tant qui l’avait jeté par terre. Il avait toujours été assez raisonnable. Le fait d’avoir été élevé dans une famille assez sérieuse avait sans doute aidé. Il avait commencé à boire pendant l’adolescence avec ses amis et, lorsqu’il buvait, il ne conduisait jamais. Lorsqu’il était seul chez lui, tranquille, les fois en un mois où il se débouchait une bière se comptaient sur une seule main.

Pourtant, dans les dernières semaines, les choses avaient changé. Sa consommation solitaire avait presque autant augmenté que les soirées passées avec des amis avaient diminué. Il n’était plus vraiment la même personne. Il doutait qu’une connaissance qu’il aurait pu croiser dans la rue l’aurait reconnu. Bien qu’il avait pris l’habitude de se raser régulièrement dès le début de la vingtaine et qu’il avait toujours eu les cheveux très courts, il avait négligé de faire tout ça dans les dernières semaines. Sans doute parce qu’il n’allait plus travailler. Ce devait être un effet de plus au chômage. Il détestait le chômage, mais pas autant qu’il détestait cet appartement miteux. Même lorsqu’il avait quitté sa ville natale pour étudier ailleurs, il avait eu droit à un plus beau trois et demi que celui-ci. Il buvait sans doute pour oublier qu’il vivait dans cet endroit et pour tenter d’oublier Roxanne qui l’avait repoussé. Il n’avait jamais été très dépendant affectif. Il préférait le célibat. Pourtant, lorsqu’il se mettait en tête qu’il voulait quelque chose, la plupart du temps, il arrivait à ses fins. Il n’était pas souvent tombé en amour dans sa vie. Pourtant, cette fois-ci, il l’avait été, ça ne faisait aucun doute. Tout chez elle l’avait rendu fou. À présent, il avait complètement rompu les ponts. Pourtant, la plupart de ses pensées allaient toujours vers elle. L’effacer de sa mémoire était beaucoup plus ardu qu’il l’aurait cru.

Steve détestait l’hiver. Du plus loin qu’il se rappelait, il l’avait toujours détesté. Évidemment, comme tout le monde, lorsqu’il était enfant, il construisait des forts dans la neige avec ses amis avec qui il passait des journées complètes à jouer à lancer des boules de neige, mais, à part ça, il tenait le froid en profonde horreur depuis des années. Ses parents avaient bien tenu à l’inscrire chez les scouts et il avait participé à plusieurs camps de fins de semaine; ça ne lui avait jamais vraiment donné la piqûre du plein air. Pas pour l’hiver en tout cas. Étant maintenant âgé de 35 ans, il en avait vu passer des hivers! C’était le genre de gars bien rangé. Il avait un peu plus tourné en rond que ses amis à la fin du secondaire, mais avait fini par suivre un cours de métier. Steve s’était rapidement placé dans son domaine et s’était trouvé une blonde qu’il adorait. À présent, il savait qu’il aurait tout sacrifié au monde pour sa fille de quatre ans, Mia, ainsi que pour sa conjointe, Zoé. Le froid de cette soirée de début décembre était assez intense pour qu’il se souvienne à quel point l’hiver allait être long pour lui! Il ne neigeait pas et c’était un de ces froids secs et venteux qui nécessitent tous les efforts du monde pour être endurables. Steve était arrivé à sa destination. Trouver un stationnement n’avait pas été évident. Une fois chose faite, il avait dû marcher un bon quinze minutes avant de se retrouver devant ce bloc aux allures un peu décripites. Depuis combien de temps n’avait il pas parlé à Karl? Beaucoup trop longtemps. Le fait de ne pas avoir eu de ses nouvelles depuis qu’il avait été contraint de vendre son condo l’inquiétait. Il avait détesté marcher dans le froid, mais en avoir le coeur net était une raison qui en valait la peine.

À l’idée de s’engouffrer dans un endroit le moindrement plus chaleureux, Steve se mit à sourire. Enfin! Il tira sur la porte du bloc-appartements pour entrer dans le vestibule où on retrouvait les marches. Pendant quelques secondes, il resta figé devant ces graffitis qui ornaient les murs. C’était la première fois qu’il mettait les pieds dans cet endroit et il venait de comprendre pourquoi Karl ne l’avait jamais invité. Il avait d’ailleurs dû faire preuve de débrouillardise pour trouver l’adresse. Son ami d’enfance avait refusé de la lui donner. Encore là, c’était compréhensible. Steve se mit à se demander si son vieux chum n’avait invité qu’un seul ami dans ce genre d’endroit… En tout cas. Il se mit à gravir les marches. Il nota aussi cette drôle d’odeur qui flottait dans l’air. Devant la porte numéro trois, il dut faire tous les efforts du monde pour faire abstraction des cris étouffés d’une femme qui résonnaient autour de lui. Après une bonne respiration, il reprit son ascension. Dans quel état allait-il retrouver son ami? Il avait hâte que cette peur cesse de peser sur ses épaules. Lorsqu’il arriva enfin devant la porte numéro cinq, il respira longuement encore avant de cogner à la porte.

Karl en était à fixer sa bouteille de Jack sur la table de son salon lorsqu’il sursauta. Il entendait depuis plusieurs heures le bruit faible de la télé qui jouait, mais il ne la regardait même plus. Il n’y portait plus attention. Un autre bruit venait de le surprendre. On venait de cogner. Il ne se souvenait pas d’avoir donné sa nouvelle adresse à quelqu’un qu’il connaissait et encore moins d’avoir invité quelqu’un. Un peu comme s’il était soudain envahi d’une étrange crainte, il se leva lentement et silencieusement et jeta un regard autour de lui. Son appartement était dans un état lamentable. Il ne se souvenait pas de la dernière fois où il avait fait du ménage. Après avoir débarré sa porte – on n’était jamais assez prudent dans un tel quartier –, il l’ouvrit et tomba face à face avec son meilleur ami. Steve le regarda quelques secondes et, de toute évidence, en perdit ses mots. Tout aussi pétrifié, Karl finit par se passer une main sur le visage pour se souvenir qu’il arborait maintenant une barbe digne d’un hermite. Steve rompit enfin le silence.

– Comment ça va, man? J’peux entrer qu’on jase un peu?

– Oui, oui, bien sûr… regarde pas le ménage… j’attendais pas vraiment quelqu’un…

Soudain étrangement gêné, comme s’il s’adressait à un inconnu, Karl se retourna en laissant la porte ouverte derrière lui. Qu’est-ce que son ami d’enfance allait penser de lui? Il était dans un état encore pire que son logement… Steve referma la porte derrière lui et le suivit. Il prit ensuite place sur le divan à la gauche de Karl.

– Ça a pas été facile pour toi dans les derniers mois, hen?, dit-il avec un regard compatissant.

Karl se mit à fixer le sol pour mieux chercher ses mots. Steve trouva la manette de la télé et la ferma pour mieux entendre ce que son ami allait lui dire.

– T’as déjà eu l’impression que la vie s’acharne sur toi, man? T’as déjà eu l’impression qu’il t’arrive jamais rien de positif? On en n’a jamais beaucoup parlé, mais quand Zoé est tombée enceinte, on n’était pas vraiment encore prêts. Je venais de commencer à travailler dans mon domaine pis même si elle travaillait déjà, elle a dû arrêter. J’étais aisé financièrement parce que j’étais en appart et que j’avais pas prévu déménager si vite avec elle. Mais quand tu déménages un peu vite et que tu vois toutes ces factures se mettre à s’accumuler, tu te mets à paniquer…

– Qu’est-ce que t’as fait?, demanda Steve calmement.

– J’ai décidé de me battre, par amour pour ma blonde. Je me suis mis à travailler comme un fou. Je faisais des 60 heures par semaine. Pis mon nouveau boss a vu que j’étais motivé et quand j’ai eu fini d’avoir fait mes preuves, après un peu moins d’un an, j’ai eu une promotion… Mais comment on s’habitue à prendre des coups durs un après l’autre?

– Tu peux pas apprendre à tomber, man… répondit Steve. Tu peux pas t’habituer à ça… L’important c’est que tu finisses par te relever. À chaque fois. Tu dois devenir indestructible. Peu importe ce que t’affrontes comme coups durs… T’aimes ton appart? Noël s’en vient, là. Tu vas être fier de montrer ton logement à ta famille? Tu vas être fier de te montrer dans cet état-là?

Karl retint les larmes qui lui remplissaient les yeux.

– Tu dois me trouver ridicule…

– Moi j’suis là pour toi. J’m’en fous que tu sois pas rasé, t’as rien à me prouver. Come on, lève-toi. Va te raser pis je vais commencer à ramasser. Tu pourrais aller porter des C.V. demain, si tu veux…