Le Pyromane

L’homme ouvrit les yeux. Il ne se souvenait de rien. Quel était son nom ? Il n’en était même pas certain. Il se rendit compte qu’il était assis dans une étrange salle de cinéma. Par contre, c’était la plus grosse qu’il n’avait jamais vue. Derrière lui, les bancs se multipliaient à perte de vue et disparaissaient dans une étrange couche de brouillard. Il semblait être seul. Il ne remarqua pas non plus de plafond. Au-dessus de sa tête, à travers une mince couche de brume, il ne put remarquer qu’un genre de vide noir. Ayant le vague souvenir d’une barbe de quelques jours et de cheveux trop longs et mal coiffés, il se passa la main sur le visage et dans les cheveux, question de tenter de se réveiller et d’éclaircir ses idées. Encore une surprise lorsqu’il ne toucha que de la peau rasée à la perfection et des cheveux courts et bien placés. Il cligna des yeux quelques fois. Mais que se passait-il? Tout d’un coup, le seul spectateur dans la salle, celui qui portait un complet propre noir, se mit à regarder les images qui se mirent à défiler sur l’immense écran. Il jeta un coup d’œil derrière lui. Aucun projecteur, seulement du brouillard ainsi que des bancs.

À mesure qu’il comprenait ce qu’il voyait, sans doute en temps réel, le vide se fit dans son esprit. Plus rien n’avait d’importance. Sans qu’il ne s’en rende compte, des larmes se mirent à couler sur ses joues, sa bouche était entrouverte, mais il s’en foutait bien. En fin de compte, il l’avait réellement fait. Il y avait pensé longtemps et avait fini par passer à l’acte. La mémoire lui revint tranquillement. D’un coup sec de couteau de cuisine, il s’était tranché les veines juste en bas du poignet. Paniquant par la suite et se tenant le bras en grimaçant, il ne se souvenait que d’avoir fait le 911 sur son téléphone puis, plus rien. Sur l’écran géant, il reconnut ce qui était sans doute ce qui restait de lui dans son petit logement : un cadavre baignant dans une flaque de sang. Autour de ce dernier, une famille ne pouvant s’empêcher de pleurer. Il put distinguer son petit frère, sa grande sœur ainsi que son père. Il n’arrivait pas à y croire. Il reconnut aussi la pièce; la petite chambre de l’appartement qu’il venait de louer avec son chum de gars. Le souffle lui manqua lorsqu’il se rendit compte que sa famille n’entrait pas dans la chambre, elle était retenue par des policiers.

Il pleura longtemps. Il pleura au moins autant que les membres de sa famille. Il imagina un Karl paralysé devant la porte ouverte de cette même chambre. Un Karl qui découvrait le cadavre blanchâtre de son colocataire. Maintenant qu’il voyait tout ça arriver devant lui, il savait bien qu’il voulait retourner en arrière. Le fait de décevoir tous ces gens le paralysait sur place littéralement. Qu’est-ce que sa meilleure amie allait dire? Celle qui l’avait entendu se plaindre pendant des mois jusqu’à ce qu’enfin il fasse quelque chose pour tenter d’être à nouveau heureux.

C’était vrai. Il avait fini par quitter cette fille… Par contre, par la suite, il s’était rendu compte qu’il n’allait pas mieux. C’était sans doute le fait d’être célibataire ou encore de ne plus avoir d’emploi. Il était de retour en appartement et, cette fois, sans revenus garantis. En fait, il le savait bien, sans doute qu’une combinaison de tout ça et une pression toujours de plus en plus importante qu’il s’imposait sans vraiment le vouloir lui avaient été fatales. Pourtant, en regardant toutes ces images défiler devant lui, il se trouvait lâche. Lâche et égoïste. Et puis maintenant, son plus profond désir était de retourner en arrière. Il voyait maintenant des images de son propre cercueil s’enfonçant dans le sol. Il pouvait discerner Karl, Alexandre, Simon ainsi que toute sa famille. Même son oncle faisait acte de présence, il avait fait le voyage depuis l’Europe. Le gars eut une pensée pour Amélie, sa meilleure amie. Celle qui l’avait tant écouté au cours des dernières semaines. Sans doute était-elle trop déçue et insultée pour assister aux funérailles. Elle devait lui en vouloir et le moins que l’on puisse dire, c’était que c’était justifié.

La frustration était trop grande. Maintenant, il savait que toutes les raisons du monde n’étaient pas suffisantes pour faire ce qu’il avait fait. Il aurait tout donné pour pouvoir retourner en arrière, mais il ne pouvait pas, il le savait bien. Il avait tant envie de tout effacer et de ne pas faire souffrir tous ses proches… Il ne pouvait pas arrêter de pleurer, c’était trop dur. Par contre, il trouva la force de se lever dans l’allée. Il était déjà mort et, du coup, n’avait plus rien à perdre. Il avait déjà commis l’irréparable. Regarder toutes ses images était trop dur. Le gars marcha jusqu’au bout de l’allée, puis tomba sur un gallon d’essence et des allumettes qui étaient disposées sur une table. Oui, exactement ce dont il avait besoin. Il versa l’essence sur le plus de bancs possible, jusqu’à ce qu’il ne trouve même plus la force de marcher. Il alluma ensuite une allumette, les mains mouates et nerveuses, et la lança sur l’essence. Il cessa de pleurer en contemplant les flammes qui jaillirent aussitôt. 

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