La Plus Belle des Tombes

Mes cheveux courts et ma barbe de quelques semaines font de moi quelqu’un à l’allure louche. J’arrête le moteur de ma moto et l’immobilise. D’un geste fluide et naturel, je lui mets son pied et descends. La nuit est froide. Glaciale. En cette dernière soirée d’octobre, il est étonnant que la première neige ne soit toujours pas tombée. La porte du cimetière est fermée à clé, mais je m’en fous complètement. J’ai fait plus d’une heure de route pour me rendre ici et je compte bien voir ce qui m’intéresse. J’ai pensé à tout. Au dep, j’ai mis un peu de gaz dans un petit bidon et j’ai acheté des cigares et un lighter.

L’ambiance conviendrait sans aucun problème à un film d’horreur. Même la date est à propos. La rosée sur le gazon, l’obscurité, les pierres tombales, l’épaisse couche de brume, c’est à donner la chair de poule. J’entends même de drôles de bruits qui auraient fait fuir sans doute les plus braves. Pourtant, rien ne me fera changer mes plans. Bien qu’on ne puisse pas voir grand-chose, je sais exactement à quel endroit se trouve la pierre que je cherche.

N’ayant que mon cellulaire comme seule source de lumière, je progresse lentement. En entendant un craquement, je me retourne nerveusement et je sonde les parages. Sans vraiment m’en rendre compte, j’arrête même de respirer. Le silence lourd n’a rien de rassurant. Tout ça pour me rendre compte que c’est moi qui a marché sur une branche morte… Je suis peut-être un peu sur les nerfs, finalement. Peu importe. C’est ce soir que je tourne la page! Il faut… non. Je dois me rendre au bout! Je jette un coup d’œil à chaque début de rangée. Je vais reconnaître la bonne.

Ça y est. Voilà la pierre que je cherchais. Je m’approche et m’accroupis à la gauche de celle-ci pour pouvoir lire ce qu’il y figure. Je ne peux pas m’installer devant, car un immense trou s’y trouve. Très lentement, je passe mes doigts sur les lettres.


« Le Monstre Noir
1990-2017

C’est ici que tu reposeras pour l’éternité.
C’est terminé.

Tu ne m’empêcheras plus jamais d’avancer, de douter ou de foncer dans la vie.

Ma nouvelle vie commence aujourd’hui et tu n’en feras pas partie. »

D’un calme olympien, je contourne le trou béant et m’accroupis de nouveau. J’ouvre le petit galon. De nouveau debout et avec le sourire aux lèvres, je verse abondamment de l’essence partout au fond du trou. Normalement, il devrait avoir plus ou moins 6 pieds, mais ce dernier semble sans fin. Quoi qu’il fait si noir… et le trou est aussi noir que la nuit. Le vent frais et humide annonce un orage qui ne saurait tarder, mais peu importe. C’est ce soir que j’en finis avec lui. Enfin. Le moment que j’attendais tant! Après avoir pris le temps de m’allumer un cigare, je regarde l’allumette se consumer lentement. C’est incroyable à quel point un si petit bout de bois peut éclairer autant. Je finis par la laisser tomber au fond du trou. Je la regarde s’éloigner, puis disparaître. La scène est comme au ralenti, jusqu’à ce que d’énormes flammes jaillissent du trou. Impressionnantes, elles dansent devant moi et leurs grandeurs imposent le respect. Je prends quelques instants pour repenser à tous ces moments où j’ai douté. Je réfléchis à toutes les fois où j’ai eu peur de la réaction des autres. Je songe à cette chose qui se trouvait au creux de mon ventre. Cette angoisse qui me rongeait. La peur de ne pas être à la hauteur et qui, plus souvent qu’autrement, m’a fait assez peur pour m’empêcher de parler ou m’empêcher d’essayer… tout simplement. C’est tout ça qui est en train de se consumer au fond de ce trou. À partir d’aujourd’hui, je fonce.

Les flammes à peine éteintes, je m’empare de la pelle. Je regarde chaque pelletée de terre tomber dans ce qui a tout l’air d’un puits sans fond. Il ne pleut toujours pas, mais l’air est de plus en plus humide et froid. Les bourrasques de vent me fouettent le visage alors que j’envoie la dernière pelletée de terre dans le trou. Je n’en ai pas assez pour remplir complètement le trou, mais ça n’a pas d’importance. Je laisse tomber la pelle à mes pieds juste avant que mes jambes flanchent et que mes genoux se retrouvent sur le sol.

Épuisé, en sueur et complètement frigorifié, des larmes de joie descendent le long de mes joues alors que je réalise que tout est fini. Ce criss de monstre ne me rongera plus jamais l’intérieur des tripes. C’est enfin terminé. Je l’ai tué et il est enterré.

J’ai tellement rêvé à ce jour… j’ai tellement voulu devenir quelqu’un… devenir un homme! J’ai tant voulu avoir ce sentiment de fierté et d’accomplissement dans toutes les sphères de ma vie! Maintenant qu’il appartient au passé, tout ça est à portée de main! J’ai sans aucun doute devant moi la plus belle des tombes!

L’étiquette Noire

Quel genre d’adolescent est assez fou pour construire une cabane de style « cabanon » dans la cour chez ses parents ̶ sans demander la permission avant? Quand je repense à ces années-là, j’arrive pas à croire que ma mère a été si patiente. Honnêtement, si j’avais été à sa place, probablement que la mèche aurait été beaucoup plus courte. Le moins que l’on puisse dire au sujet des étapes de la construction, c’est qu’elles furent plutôt… laborieuses. Je profite aujourd’hui de l’occasion pour remercier ma mère (pour sa patience) et mon vieux chum Vince, avec qui tout le projet s’est mis en branle.

Je ne sais pas trop comment les gens se sentaient à l’époque en apercevant l’inscription « Construction FC Boubou » qui avait été soigneusement apposée à l’aide d’une canette de peinture sur la façade. Merci à mon frère pour cet ajout ô combien pertinent! Probablement que le découragement envahissait leur cœur à la vue de cette signature, mais aussi à la vue de l’ensemble de l’œuvre.

Tout de même. Le découragement de tous ces gens n’enlève rien à tous les souvenirs que nous n’oublierons jamais. Ce serait sans doute impossible de ne pas oublier d’anecdotes tirées de la mythique cabane. Il y a eu un énorme toutou de Caillou cloué sans ménagement sur la porte… Il y a eu un gars qui a tenté d’ouvrir sa bière à l’aide d’une paire de pinces de type Visegrip… (la bouteille ne mit pas un long moment avant de voler en éclats). Il y eut aussi au moins une nuit de camping au deuxième étage… Il y avait celui qui portait toujours ses chemises de ninja et qui avait ses lunettes et ses cheveux frisés. Je me souviens de mes cheveux qui étaient définitivement trop longs. Ce fut aussi l’antre des premiers baisers d’une de mes amies. Par ailleurs, le plus important, c’est qu’il s’y déroula la toute première brosse d’une gang d’amis. Je ne suis pas prêt d’oublier ces soirées, car elles se déroulaient souvent de la même façon. Tout commençait, la plupart du temps, par une visite au dépanneur du coin. On finissait toujours par réussir à se procurer une sorte de bière en particulier. Le retour à la maison était ensuite un peu laborieux, certes, mais une fois arrivés, on était content de prendre place sur le divan trois places qui avait été un peu rétréci à l’aide d’une égoïne. En fin de soirée, il n’était pas surprenant de voir le mec aux cheveux attachés dégobiller dans la haie de la cour ou de voir un des joueurs nous montrer des parties de son corps là où… le soleil ne brille pas.

Je n’ai toujours pas non plus oublié la fin de cet endroit. Confronté à une date limite où la Cabane allait partir, j’ai décidé de faire le plus gros du travail. Pour l’occasion, j’ai reçu l’aide de deux de mes vieux amis. Une fois la toiture et les murs jetés par terre, il ne restait que le plancher à détruire. Je me souviens aussi que les voyages à la décharge furent nombreux.

Aujourd’hui, en repensant à cette époque et à cet endroit mythique, il m’arrive de boire cette marque de bière là. Je me replonge alors dans ces moments où je prenais place sur un des deux divans. Je ferme les yeux et j’essaie de revoir ces panneaux de préfinis qui habillaient si bien les murs. Je revois la petite table de salon sur laquelle mon frère aimait jouer de la batterie avec tout ce qui lui tombait sous la main. Lorsque ça arrive, j’ai un large sourire en regardant l’étiquette noire sur ma bouteille.

La peur des miroirs

Cette fois, il tourna de nouveau à droite, encore vers ce mur. De toute évidence, ce labyrinthe n’avait pas de fin. Le gars se passa une main sur le visage. Sans s’en rendre compte, il essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues; il constata que sa barbe était plus longue qu’il pensait. Il était exténué. Il n’en pouvait plus de courir sans cesse. Il n’avait aucune idée de la façon dont il s’était retrouvé ici, mais il détestait cet endroit. C’était comme une immense maison remplie de miroirs. La seule différence flagrante se situait au niveau du plancher : une immense ligne rouge qui parcourait le bas de chaque miroir et qui lui permettait de courir sans entrer en collision avec ceux-ci. Bien que les murs semblaient monter incroyablement haut et qu’il ne distinguait pas de plafond, la chaleur était étouffante.

Il détestait se regarder dans des miroirs. Bien que l’image qu’il projetait était généralement bonne et bien accueillie par les gens, il n’aimait pas ce qu’il voyait. Il courait en ce moment même pour sortir de ce labyrinthe et ne plus distinguer dans la glace celui qui, malgré les efforts qu’il faisait, continuait de se décevoir et de décevoir son entourage. Cette impression le démoralisait et, tranquillement, sans trop s’en rendre compte, son estime de soi s’était mise à en souffrir. Et maintenant, il avait développé une peur des miroirs, simplement parce que lorsqu’il regardait son reflet, il avait cette monstrueuse impression que celui qu’il voyait n’allait jamais être meilleur en ébénisterie, n’allait jamais être bon en cuisine, en plus de sans doute être exécrable s’il se mettait à jouer à un jeu vidéo. Il n’avait jamais été très sociable. Trop gêné. Dans un sens, il détestait être si difficile d’approche. Il aurait beaucoup donné pour avoir de la facilité à aller vers les gens.

Il arrêta. Il ne pleurait plus et se calma un peu. Il ne savait toujours pas comment sortir d’ici, mais il raisonnait comme un enfant, il le savait bien au fond. Il avait de la difficulté à se l’avouer, mais il n’allait rien régler en passant son temps à se plaindre. Il n’y avait pas grand chose à faire mis à part travailler plus fort sur tous ces points que la moyenne. En plus, il voulait être fier de lui et se dire qu’il avait réussi à s’améliorer. Il tourna à sa gauche. Il était dans sa bulle et ne portait pas attention au sol. Il botta quelque chose. Il sursauta et regarda l’objet qu’il avait botté comme un ballon. C’était un très beau modèle de pistolet. Il ne s’y connaissait pas vraiment et n’aurait pas su dire le nom du modèle, mais il le trouvait très beau. Il valait sans doute assez cher. Il le prit délicatement dans ses mains. Lorsqu’il l’ouvrit, il constata qu’une seule balle s’y trouvait. Cela ne l’étonna pas vraiment. Il s’y attendait et il connaissait l’option qui s’offrait à lui. Il referma le pistolet et l’observa longuement. Puis, lentement, il fît un effort pour se regarder dans un de ces affreux miroirs.

Qu’est-ce qui pourrait être le plus décevant pour ses proches dans les prochaines années? De savoir que, devant des difficultés, il avait préféré en finir, et ce, même s’il avait une amie merveilleuse et un grand nombre d’amis? Ou de savoir qu’il s’était relevé les manches et qu’il était retourné travailler dans son domaine, qu’il avait fait des efforts pour devenir sociable et qu’il s’était mis à suivre des cours de cuisine? Peut-être allait-il même devenir respectable dans les jeux vidéos? Pourquoi pas, s’il s’y mettait sérieusement pendant ses temps libres?

Alors seulement, il entendit des pentures grincer. Il se retourna, de nouveau surpris qu’il y ait un son dans cet étrange endroit. Une porte cachée s’était ouverte. Elle était invisible à cause du miroir qui la couvrait complètement, exactement comme tout le reste du mur était couvert. Alors, il comprit. Ce labyrinthe n’avait pas de sortie. Il continuerait de chercher éternellement et on retrouverait un cadavre mort de faim et de soif, on retrouverait un cadavre percé d’une balle, pistolet à la main, ou il raisonnerait intelligemment et il s’en tirerait…

Combler le vide

Tom était le genre de gars qui paraissait bien. Bien qu’il détestait les douchebags, il passait du temps au gym et aimait s’acheter du beau linge. Ses cheveux étaient toujours rasés et il portait fièrement de très belles lunettes. Par contre, rares étaient les occasions où il sortait dans les bars. C’était un gars organisé, qui venait de terminer un cours en mécanique auto et qui commençait à travailler dans le domaine. La dernière fois qu’il l’y avait échappé autant, c’était le jour où il avait bu pour oublier que sa relation de couple était chose du passé. Par contre, ce soir, il s’était retrouvé dans ce party sans trop le savoir et, après avoir réfléchi un bon moment dans son coin en contemplant la bouteille de Molson Ex qu’il venait tout juste d’ouvrir, il l’avait simplement calée, sans trop savoir s’il était sûr de sa décision. Il avait simplement calé celle-ci, puis l’autre, puis la suivante. Ces temps-ci, il ne buvait pas beaucoup. Par contre, chaque soir, les mêmes questions revenaient le hanter. Il n’en pouvait plus. Son seul désir était de passer au moins une seule soirée sans se demander quelle fille pourrait être une bonne alternative.

Non. Ces temps-ci, il ne buvait pas beaucoup. Il se couchait un peu tard pour quelqu’un qui travaillait de jour, mais bon. Il était assez tranquille. Aussi, la brosse qu’il venait de prendre avait fessé fort. Il venait d’entrer dans le salon de son appartement et, du plus loin qu’il se souvenait, le plancher n’avait jamais autant bougé. Il était soulagé d’avoir laissé son auto là-bas. Une chance que son ami avait été là pour le lift! Le gars, ou du moins ce qu’il en restait, extirpa de ses poches un paquet de cigarettes. Le projet de s’asseoir sur le divan fut laborieux, mais un succès. Il s’alluma une cigarette et se mit à penser aux derniers mois. Sa dernière relation n’était plus qu’un souvenir lointain et sa peine d’amour était sans doute terminée. Par contre, quelque chose n’allait toujours pas. Il était heureux. Il avait des temps libres pour lire, courir, faire un peu de mécanique, voir ses amis, mais, il en était sûr, quelque chose clochait. Ses finances allaient bien. Il était en appartement, dépensait beaucoup, travaillait souvent sept jours sur sept et ça lui convenait. Il était content de se prendre en main et de rembourser ses dettes. Par contre, il en était sûr, quelque chose clochait.

Trouver le problème n’était donc pas plus compliqué que ça. La conclusion était facile à tirer. Il était célibataire pour la première fois en pratiquement quatre ans et il occupait toutes ses pensées à songer aux filles qui pourraient s’avérer de bonnes candidates pour devenir une nouvelle blonde. De toute évidence, le gars était devenu dépendant affectif. L’habitude de toujours avoir quelqu’un à coller, qui était disparue, l’impression de ne pas pouvoir avancer davantage dans la vie en restant célibataire, tout y était. Ajouté à cela la peur de ne plus savoir comment aborder les filles et là, c’était un peu la panique. C’était sans doute pour ça que, ce soir, il avait simplement lâché prise.

Il en était insulté. Au fond de lui il le savait, ce n’était pas seulement une blonde qu’il voulait. Il savait très bien que s’il choisissait la première personne venue, il se tannerait rapidement et pour cause : ses sentiments ne seraient pas sincères. Sortir avec une fille qu’il venait de rencontrer et qu’il ne connaissait pas n’allait certainement pas aider sa cause, surtout en sachant très bien qu’il serait étonnant qu’ils aient beaucoup d’intérêts communs. Non, avoir une blonde lui manquait pour sûr, il s’en rendait compte chaque fois qu’il voyait un de ses amis avec sa blonde, mais la solution n’était pas d’inventer des sentiments. Mais pourquoi alors mesurer systématiquement ses chances de la sorte? Par moment, il se trouvait vraiment ridicule.

Demain matin, un peu avant 7 h, son cadran allait sonner et il n’en avait rien à foutre. Ce soir, il avait décidé de se saouler, et ce, sur un coup de tête, parce que c’était une façon pour lui de penser à autre chose qu’à ça. Il n’en pouvait plus de se dire, soir après soir, dès qu’il était seul, qu’il devrait déjà avoir à nouveau une blonde. Le pire était qu’en y pensant, il savait très bien qu’une blonde signifiait des obligations qui réapparaitraient. Cette liberté de faire de la mécanique, de courir, de jouer au billard avec ses amis, il allait beaucoup en perdre. Il allait continuer de tout faire cela, mais il allait passer beaucoup de temps avec sa blonde.

Wow. Après autant d’alcool en si peu de temps, rares étaient les fois où il pouvait raisonner aussi facilement. Le gars écrasa sa cigarette dans le cendrier et ne se fit pas prier pour en sortir une autre. Il commençait sans doute à dégriser. Il fallait se rendre à l’évidence, même s’il n’en avait pas envie, son ex avait laissé un énorme vide en lui. C’était peut-être un passage dans la peine d’amour quand on reste si longtemps avec quelqu’un, il n’en savait rien, mais il voulait simplement la remplacer par une nouvelle flamme. Sans doute pour mieux l’oublier. Un psy aurait sorti un truc comme ça. De toute évidence, sa priorité numéro un était maintenant de combler le vide laissé par son ex.

Apprendre à tomber

Pour Karl, 33 ans, les derniers temps n’avaient pas vraiment été faciles. Mais ce n’était pas le genre de personne qu’on avait l’occasion de voir en situation de détresse. L’orgueil chez lui était trop fort. Le problème était peut-être qu’il n’avait pas souvent vécu de grosses épreuves. Pourtant, les causes de sa situation lui importaient peu. À présent, peu de choses lui importaient. Tout avait commencé lorsqu’il avait perdu son emploi dans une très bonne compagnie de graphisme. Après ça, bien que le fait de s’être fait dire non par celle qu’il portait dans son cœur depuis quelques mois avait joué un rôle important, c’était surtout le fait de se résoudre à vendre ce condo qu’il aimait tant qui l’avait jeté par terre. Il avait toujours été assez raisonnable. Le fait d’avoir été élevé dans une famille assez sérieuse avait sans doute aidé. Il avait commencé à boire pendant l’adolescence avec ses amis et, lorsqu’il buvait, il ne conduisait jamais. Lorsqu’il était seul chez lui, tranquille, les fois en un mois où il se débouchait une bière se comptaient sur une seule main.

Pourtant, dans les dernières semaines, les choses avaient changé. Sa consommation solitaire avait presque autant augmenté que les soirées passées avec des amis avaient diminué. Il n’était plus vraiment la même personne. Il doutait qu’une connaissance qu’il aurait pu croiser dans la rue l’aurait reconnu. Bien qu’il avait pris l’habitude de se raser régulièrement dès le début de la vingtaine et qu’il avait toujours eu les cheveux très courts, il avait négligé de faire tout ça dans les dernières semaines. Sans doute parce qu’il n’allait plus travailler. Ce devait être un effet de plus au chômage. Il détestait le chômage, mais pas autant qu’il détestait cet appartement miteux. Même lorsqu’il avait quitté sa ville natale pour étudier ailleurs, il avait eu droit à un plus beau trois et demi que celui-ci. Il buvait sans doute pour oublier qu’il vivait dans cet endroit et pour tenter d’oublier Roxanne qui l’avait repoussé. Il n’avait jamais été très dépendant affectif. Il préférait le célibat. Pourtant, lorsqu’il se mettait en tête qu’il voulait quelque chose, la plupart du temps, il arrivait à ses fins. Il n’était pas souvent tombé en amour dans sa vie. Pourtant, cette fois-ci, il l’avait été, ça ne faisait aucun doute. Tout chez elle l’avait rendu fou. À présent, il avait complètement rompu les ponts. Pourtant, la plupart de ses pensées allaient toujours vers elle. L’effacer de sa mémoire était beaucoup plus ardu qu’il l’aurait cru.

Steve détestait l’hiver. Du plus loin qu’il se rappelait, il l’avait toujours détesté. Évidemment, comme tout le monde, lorsqu’il était enfant, il construisait des forts dans la neige avec ses amis avec qui il passait des journées complètes à jouer à lancer des boules de neige, mais, à part ça, il tenait le froid en profonde horreur depuis des années. Ses parents avaient bien tenu à l’inscrire chez les scouts et il avait participé à plusieurs camps de fins de semaine; ça ne lui avait jamais vraiment donné la piqûre du plein air. Pas pour l’hiver en tout cas. Étant maintenant âgé de 35 ans, il en avait vu passer des hivers! C’était le genre de gars bien rangé. Il avait un peu plus tourné en rond que ses amis à la fin du secondaire, mais avait fini par suivre un cours de métier. Steve s’était rapidement placé dans son domaine et s’était trouvé une blonde qu’il adorait. À présent, il savait qu’il aurait tout sacrifié au monde pour sa fille de quatre ans, Mia, ainsi que pour sa conjointe, Zoé. Le froid de cette soirée de début décembre était assez intense pour qu’il se souvienne à quel point l’hiver allait être long pour lui! Il ne neigeait pas et c’était un de ces froids secs et venteux qui nécessitent tous les efforts du monde pour être endurables. Steve était arrivé à sa destination. Trouver un stationnement n’avait pas été évident. Une fois chose faite, il avait dû marcher un bon quinze minutes avant de se retrouver devant ce bloc aux allures un peu décripites. Depuis combien de temps n’avait il pas parlé à Karl? Beaucoup trop longtemps. Le fait de ne pas avoir eu de ses nouvelles depuis qu’il avait été contraint de vendre son condo l’inquiétait. Il avait détesté marcher dans le froid, mais en avoir le coeur net était une raison qui en valait la peine.

À l’idée de s’engouffrer dans un endroit le moindrement plus chaleureux, Steve se mit à sourire. Enfin! Il tira sur la porte du bloc-appartements pour entrer dans le vestibule où on retrouvait les marches. Pendant quelques secondes, il resta figé devant ces graffitis qui ornaient les murs. C’était la première fois qu’il mettait les pieds dans cet endroit et il venait de comprendre pourquoi Karl ne l’avait jamais invité. Il avait d’ailleurs dû faire preuve de débrouillardise pour trouver l’adresse. Son ami d’enfance avait refusé de la lui donner. Encore là, c’était compréhensible. Steve se mit à se demander si son vieux chum n’avait invité qu’un seul ami dans ce genre d’endroit… En tout cas. Il se mit à gravir les marches. Il nota aussi cette drôle d’odeur qui flottait dans l’air. Devant la porte numéro trois, il dut faire tous les efforts du monde pour faire abstraction des cris étouffés d’une femme qui résonnaient autour de lui. Après une bonne respiration, il reprit son ascension. Dans quel état allait-il retrouver son ami? Il avait hâte que cette peur cesse de peser sur ses épaules. Lorsqu’il arriva enfin devant la porte numéro cinq, il respira longuement encore avant de cogner à la porte.

Karl en était à fixer sa bouteille de Jack sur la table de son salon lorsqu’il sursauta. Il entendait depuis plusieurs heures le bruit faible de la télé qui jouait, mais il ne la regardait même plus. Il n’y portait plus attention. Un autre bruit venait de le surprendre. On venait de cogner. Il ne se souvenait pas d’avoir donné sa nouvelle adresse à quelqu’un qu’il connaissait et encore moins d’avoir invité quelqu’un. Un peu comme s’il était soudain envahi d’une étrange crainte, il se leva lentement et silencieusement et jeta un regard autour de lui. Son appartement était dans un état lamentable. Il ne se souvenait pas de la dernière fois où il avait fait du ménage. Après avoir débarré sa porte – on n’était jamais assez prudent dans un tel quartier –, il l’ouvrit et tomba face à face avec son meilleur ami. Steve le regarda quelques secondes et, de toute évidence, en perdit ses mots. Tout aussi pétrifié, Karl finit par se passer une main sur le visage pour se souvenir qu’il arborait maintenant une barbe digne d’un hermite. Steve rompit enfin le silence.

– Comment ça va, man? J’peux entrer qu’on jase un peu?

– Oui, oui, bien sûr… regarde pas le ménage… j’attendais pas vraiment quelqu’un…

Soudain étrangement gêné, comme s’il s’adressait à un inconnu, Karl se retourna en laissant la porte ouverte derrière lui. Qu’est-ce que son ami d’enfance allait penser de lui? Il était dans un état encore pire que son logement… Steve referma la porte derrière lui et le suivit. Il prit ensuite place sur le divan à la gauche de Karl.

– Ça a pas été facile pour toi dans les derniers mois, hen?, dit-il avec un regard compatissant.

Karl se mit à fixer le sol pour mieux chercher ses mots. Steve trouva la manette de la télé et la ferma pour mieux entendre ce que son ami allait lui dire.

– T’as déjà eu l’impression que la vie s’acharne sur toi, man? T’as déjà eu l’impression qu’il t’arrive jamais rien de positif? On en n’a jamais beaucoup parlé, mais quand Zoé est tombée enceinte, on n’était pas vraiment encore prêts. Je venais de commencer à travailler dans mon domaine pis même si elle travaillait déjà, elle a dû arrêter. J’étais aisé financièrement parce que j’étais en appart et que j’avais pas prévu déménager si vite avec elle. Mais quand tu déménages un peu vite et que tu vois toutes ces factures se mettre à s’accumuler, tu te mets à paniquer…

– Qu’est-ce que t’as fait?, demanda Steve calmement.

– J’ai décidé de me battre, par amour pour ma blonde. Je me suis mis à travailler comme un fou. Je faisais des 60 heures par semaine. Pis mon nouveau boss a vu que j’étais motivé et quand j’ai eu fini d’avoir fait mes preuves, après un peu moins d’un an, j’ai eu une promotion… Mais comment on s’habitue à prendre des coups durs un après l’autre?

– Tu peux pas apprendre à tomber, man… répondit Steve. Tu peux pas t’habituer à ça… L’important c’est que tu finisses par te relever. À chaque fois. Tu dois devenir indestructible. Peu importe ce que t’affrontes comme coups durs… T’aimes ton appart? Noël s’en vient, là. Tu vas être fier de montrer ton logement à ta famille? Tu vas être fier de te montrer dans cet état-là?

Karl retint les larmes qui lui remplissaient les yeux.

– Tu dois me trouver ridicule…

– Moi j’suis là pour toi. J’m’en fous que tu sois pas rasé, t’as rien à me prouver. Come on, lève-toi. Va te raser pis je vais commencer à ramasser. Tu pourrais aller porter des C.V. demain, si tu veux…